- Résumé : Dans une famille démunie, le fils a un désir, la mère du zèle et le père est sur le point de recevoir un coup de pouce du destin…
« J’ai la solution mon fils ! s'excita Madame Tamarin,
- Ah bon ? s'étonna son fils Aurélien,
- Oui, aimes-tu ton père ?
- Bof, comme ci comme ça…
- Eh bien moi, pas davantage !
- Je sais…
- Sais-tu qu’il a souscrit une assurance vie qui résoudrait ton problème ?
- Ah oui ?
- Oui, en cas de décès accidentel, tu pourrais financer largement tes études et moi changer de vie…
- Intéressant ! On fait comment ?
- Eh bien, reste là, je m’en occupe… »
…Aussitôt dit aussitôt fait
Madame Tamarin s’approche du balcon auprès duquel Monsieur Tamarin rêvassait mollement. Il abordait la seconde phase de sa veillée tabagique, de plus en plus penché en avant pour admirer le paysage en dessous et son centre de gravité était apparemment si bas qu’il suffirait d’une poussée affectueuse, même légère, pour le faire basculer .
Sa résolution étant prise, elle prit donc du même coup son élan et, comme un athlète de haut niveau, se concentra pour imaginer le scénario. Puis décidée, elle se propulsa les mains en avant pour donner cette légère impulsion qui provoquerait la bascule désirée.
A cet instant précis, Monsieur Tamarin, se baissa pour ramasser sa bouffarde en véritable écume made in China qui constituait la deuxième étape de sa soirée fumante. Elle venait de lui échapper des mains. Madame Tamarin avait pris son élan et rien ne pouvait désormais l’arrêter, au contraire.
Elle épousa le dos de son époux qui fit tremplin à l’horizontale tandis que, la seconde d’après, le mouvement de relève de Monsieur fit office d’une catapulte qui la projeta vers les cieux dans un plongeon de belle facture.
Dès lors Madame Tamarin s’envoya en l’air pour la première fois de sa vie de femme. Elle fit un superbe vol plané qui la propulsa dans le vide avec une suite d’onomatopées sans équivoque sur son état extatique. Puis, cinq étages plus bas, elle s’écrasa sur le sol .
Elle produisit un ultime ahanement modulé qui se termina par un sobre spasme en forme de shplafm qui en disait long sur son étonnement et rompit ainsi la monotonie du brouhaha qui montait de la ville. La pipe de Monsieur Tamarin avait rebondi sur le balcon: elle suivit le mouvement de Madame Tamarin pour faire un bruit légèrement différent, comme un ting tintinabulé produit par la brisure de la fausse porcelaine quand elle se cassa en plusieurs morceaux sur le grès du trottoir.
Un observateur averti put ainsi constater un étrange paradoxe. Madame Tamarin avait cassé la pipe de Monsieur et, bizarrement, c’est elle qui décéda.
Ce qui prouve qu’il est nécessaire de posséder sa propre pipe pour la casser d’une part, alors qu’un curieux phénomène de dissociation subsiste entre la pipe et la mort d’autre part. Les gens circonspects en concluront qu’on ne joue pas impunément avec les mots, surtout quand ceux qui traduisent la mort prennent vie et la trahissent donc…
Le fiston éploré accourut et se rendit compte que ses rêves de gloire venaient de se briser net. La preuve était faite que le zèle du désir n’était pas suffisamment porteur pour faire voler une femme d’une cinquantaine de kilos.
Monsieur Tamarin le sortit de sa torpeur hébétée en lui apportant un réconfort inattendu :
« Sais-tu fiston que tu as une sacrée chance ? J’ai souscris ce matin même une assurance vie sur la tête de ta mère…Nous allons pouvoir changer d’appartement… »
Emu, le fiston remercia son daddy tandis que son destin venait de basculer et que le balcon avait changé d’âme, pensa-t-il en paraphrasant ce bon Jean de la Fontaine.
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