Ils étaient encore quelques uns comme ce pauvre Job à chercher dans les poubelles.
Depuis la dernière nuit de cristal qui avait vu la mort des livres jetés par les fenêtres et brûlés par des individus en folie manipulés par la fatwa lancée par Google, Amazon, Microsoft et autres Barnes & Noble, les livres avaient disparu des bibliothèques privées . Quant aux bibliothèques publiques elles étaient uniquement réservées aux chercheurs bardés de diplômes, aux rares doctorants et aux professeurs d’université. Encore devaient-ils se limiter à leur strict champ de recherche et à leurs domaines de compétences.
Seuls étaient accessibles les livres électroniques dont le contenu se modifiait à volonté en fonction de la censure et des pays auxquels ils étaient destinés . Ainsi lors du troisième quinquennat du petit Nicolas dont les tics gestuels aveint été lentement mais sûrement solidifiés en syndrome de Parkinson, toutes les références qui auraient pu passer comme des allusions au 3P (Petit Père du Peuple), ainsi que tous les journaux à sa botte le dénommaient -avec la déférence, voire l’affection que les Bolloré, Bouyghes et autres Pinault lui portaient- avaient été supprimées des œuvres littéraires d’Aristote à Zola et de Montesquieu à Houelbecq. Plus personne n’avait entendu parler de Nicolas, tsar de toutes les Russies, et nul ne pouvait trouver trace des textes des chansons de Carla Bruni suite au cinquième mariage de 3P. Seuls les rares possesseurs de ces livres d’Histoire et les possesseurs de gazettes interdites le savaient mais se taisaient : ils étaient passibles de la peine de mort s’il révélait ces secrets d’Etat…
Alors, que cherchait le pauvre Job dans les poubelles au petit matin avant l’arrivée des éboueurs ? Eh bien tout simplement un vieux livre jeté à la hâte avant que les contrôleurs de la censure débarquent au domicile du traître. Job fouillait et refouillait car, décidément, il ne pouvait se faire à l’idée de se contenter de ce morne Kindle dont les études scientifiques avaient pourtant montré qu’il favorisait l’oubli du texte d’une page à l’autre et ralentissait de 25% la vitesse de lecture.
En réalité, plus les gens lisaient les livres électroniques, moins ils retenaient de choses. Le Kindle et ses divers concurrents, dont les versions avaient pourtant été améliorées et renouvelées depuis l’apparition du premier exemplaire, dix ans auparavant, agissaient comme une machine à laver le cerveau et à l’essorer des restes culturels qu’il aurait pu recéler par une lecture sur papier. Une aubaine pour tous les démocrates du monde entier !
C’était tout bénéf pour les démocrates de tous bords qui pouvaient promettre n’importe quoi. Une fois passé dans le filtre de la télé et dans celui du livre électronique personne ne se souvenait de leurs promesses quelques instants après.
C’est pour cela que Job cherchait dans les poubelles : pour retrouver la mémoire et les traces de ces moments exaltants, quand le petit Nicolas avait promis « travailler plus pour gagner moins, la hausse du pouvoir des chats, l’idiotie nationale, la baisse des impôts pour les patrons, la fin de l’impunité pour les grands patrons qui achètent du chocolat en Suisse, la fin de la montée des os et de l'effet de cerfs, l’impunité des casseurs dans le 93, la parité au gouvernement et la répartition des tâches ménagères dans les foyers attribuée à 80% aux femmes, plus jamais de soldats morts en Afghanistan…».
Job rageait, sa mémoire flanchait et le jour se levait. Il lui fallait rentrer chez lui en catimini, il n’avait trouvé aucun livre , seulement un vieux Kindle démantibulé.
Il était écoeuré: même ces ersatz étaient jetés. C’était bien la preuve que plus personne ne lisait…
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