James Coldfish est un chef de service important, de ceux qui ne se commettent guère avec le commun des mortels avec qui il est d'ailleurs en guerre permanente : « tous des incapables : quand j'aurai le temps, j'en ferai un livre : l'incroyable imbécillité du personnel ! », selon ses dires. Même son patron n’échappe pas à un qualificatif de trois lettres qui zèbre son esprit comme un gong tibétain après chacune de ses rencontres avec lui.
Il ne discute d'égal à égal et directement qu'avec son big boss, le Number One. Avec tous les autres, il ordonne et tempête par mail, par téléphone, par visioconférence et bien sûr – délice suprême – en face à face quand il arrive à en coincer un dans son bureau. C'est rare car ses souffre-douleur sont éparpillés aux quatre coins de l'Europe ; les autres ont appris à se protéger grâce à la stratégie de l'édredon.
(Face à autrui, « la stratégie de l’édredon reste très efficace pour conserver toute son énergie car elle conduit à cultiver l’indifférence au stress et le détachement émotionnel. Elle permet de se réfugier sous une couette virtuelle, les pieds allongés en éventail et la nuque souple, en attendant que l’orage des vanités passe son chemin et laisse la place à la prochaine éclaircie ).
Poisson froid pèse plusieurs dizaines de milliards en termes de ligne de crédit alloué chaque année pour les négociations auprès des fournisseurs dont il a la charge par le truchement des petites souris qui s'activent à son service à travers toute l'Europe. Des chiffres astronomiques à faire pâlir Jérôme Kerviel lui-même.
Son contact est glacial, son langage polaire et son cœur…Tous s'interrogent : comment ce poisson froid fait-il pour vivre sans cet organe vital? Il ne semble émaner de lui aucun sentiment et encore moins la moindre trace d’humanité. Il travaille à Londres et vit dans un petit appartement qu’il rejoint tard le soir pour arroser de mails vengeurs ses collaborateurs qu’il considère comme taillables et corvéables à merci. Il n'a pas eu besoin de lire Attali pour considérer que le travail est la forme moderne de l'esclavage.
Il inonde tout son petit monde servile de messages dont il attend la réponse, les dossiers correspondants et une obéissance aveugle le lendemain matin à la première heure.
Le seul moment de relâchement perceptible dans l’intense pression qu’il s’inflige et inflige à tous ceux qui travaillent pour (et non avec) lui, s'observe fugacement le vendredi après-midi pendant qu’il regagne sa confortable maison de Malaga.
Dans l'avion, dorloté en classe affaires, ce sont deux heures de répit en déshabillant l’hôtesse qui lui sert un double scotch, en rêvassant mollement qu’il la retrouve étendue, offerte, au bord de sa piscine flottant avec elle au milieu de liasses de dollars…
…à suivre..
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