La famille Tamarin est une famille conventionnelle. Madame est bonne, épouse et mère plutôt amère. Monsieur, employé modèle réduit à la Régie du gaz, gratte le papier à défaut de guitare qu’il déteste d’ailleurs cordialement comme tout ce qui est musique, arts, lettres, flamenco et boudin blanc. Le fils, Aurélien, vient de passer son bac avec mention passable grâce aux options de rattrapage basque et tennis, et veut engager des études supérieures.
Mais la famille Tamarin est pauvre avec un seul salaire, quoique déposé avec régularité chaque 27 du mois. Faute de mieux, fiston s’apprête à faire une année de transition dans un parking dédié à cet effet, mais il ne sait comment financer la suite. De longues discussions familiales pendant l’été ont scellé son sort.. Il se résout à entreprendre la nouvelle année, la mort dans l’âme, dans une filière universitaire fourre-tout conseillée naguère par le Président: AES (Administration économique et sociale).
Chaque soir après le dîner, Madame range pendant que le lave-vaisselle fait son office, Aurélien surfe sur le net et Monsieur fume son cigarillo sur le balcon de l’appartement d’une résidence qui fut cossue et de bon standing, quoique sans ovation excessive, un demi-siècle auparavant. En ce temps-là, les balcons étaient en fer forgé, ce qui n’a aucune importance pour la suite de l’histoire, sauf à être une garantie de solidité pour l’appui fourni aux bras maigrelets de Monsieur Tamarin.
Aujourd’hui, la vue sur l’avenue était toujours aussi imprenable. Monsieur Tamarin adorait l’agitation nocturne évanescente qu’il dominait en éprouvant un étrange sentiment de toute puissance dans cet univers familier. Il dégustait le brouhaha qui montait de la ville en savourant l’âcre goût du tabac. Il était perdu dans ses pensées dont le fil se tissait et se détroussait au gré des lucioles qui parcouraient les rues alentour. Il se laissait aller à de savantes incursions dans l’espace-temps en laissant libre cours à la folle du logis et aux dix mille vies qu’il aurait pu avoir, ici, là et ailleurs.…
Aurélien se demandait, quant à lui en gardant son Kant à soi, comment financer ses études. Après cette année pour rien qui s’annonçait mortelle, il lui fallait impérativement intégrer une école spécialisée, privée évidemment et payante forcément.
C’étaient donc cinq années à douze mille euros de frais d’inscription chaque année, plus le logement, outre la nourriture, en sus les frais de déplacement dans trois pays étrangers. C’était le prix à payer –énorme, quasiment trois fois plus que le maigre salaire de son gentil papa- afin de parvenir à un master trilingue et au parcours multinational dont ses copains « fils de » lui avaient vanté les mérites. Il voulait devenir marketeur international chez Procter et Gamble , Gillette ou Coca Cola, des musts en matière de multinationales.
Hélas, les statistiques étaient contre lui. A l’enseigne de cet immeuble vétuste, l’ascenseur social était en panne, et même en régression. Il aurait fallu un miracle pour que son rêve se transforme en réalité mais comment diable ? Or justement, en cette soirée de fin d’été, le diable était tapi dans l’ombre…
Aurélien Tamarin n’était rien, mais il désirait tant devenir quelqu’un…Il en avait fréquemment parlé avec sa mère en faisant des plans sur la comète pour trouver les moyens de réaliser ce désir. Ce soir elle le retrouva devant son nouvel écran de 23 pouces en lui dévoilant une idée pleine de zèle:
Elle doit catégoriquement être attentive à son Kant à soi. C'est impératif.
Rédigé par : E_mmanuel | 04 septembre 2010 à 08h50