Le nouveau Parthénon, construit en haut de l'Acropole qui surplombait l’agora envahie par le souffle chaud de cet été brûlant, étincelait pour la gloire d’Athènes.
Socrates était à son affaire en discourant avec les jeunes péripapéticiens (« ceux qui tournent en parlant ») qui l’entouraient avec dévotion en parcourant inlassablement le chemin de ronde qui ceinturait la capitale de la philosophie grecque.
L’un d’entre eux, le petit Sarcohidès était l‘un de ses favoris les plus intimes et ardents. Platon l’évoque à peine, mais la pensée du Maître eut cependant une influence considérable sur lui. Ce n’est que récemment que les secrets qui liaient les deux hommes furent révélés dans des manuscrits oubliés relatant le procès instruit par Mélétos, l’accusateur à charge qui demanda et obtint sa condamnation à mort.
C’est tout le mérite de Piffuitt d’avoir retrouvé dans ces vieux grimoires l’histoire édifiante qui devrait emballer les medias... au moins autant que les émois d’une égérie en mal de publicité révélant ses amours clandestines avec un vieux beau qui la séduisit à 16 ans...
Lors de ce fameux procès qui se termina par la condamnation de Socrates en 399 avant notre ère, celui-ci raconte les étonnants dialogues qu’il eut avec son disciple concernant l’avenir du monde, le pouvoir, la façon d’y accéder par de belles promesses et la peu élégante manière de le conserver sans tenir compte de celles-ci en maniant avec délice l’art d’ invoquer la démocratie à tout bout de champ.
Mélétos nous raconte comment Socrates passait des journées entières, en tenant par la main le petit Sarcohidès qui buvait littéralement ses paroles, tout en imaginant les mille scenarios qui devaient sceller son destin présidentiel, quelques siècles plus tard.
Sarcohidès était en effet persuadé qu’un destin extraordinaire l'attendait . C’est pour cette raison qu’il fit montre d’une patience exemplaire en buvant les aphorismes du Maître tout en se désaltérant à la source de ce savoir inépuisable qui l'enivrait de sa future gloire. "Connais-toi toi même et tu auras la puissance des Dieux", répétait en substance l'auguste voix.
Une fois les esprits échauffés et après quelques tours dialectiques sous les murs de la citadelle, ce n’était pas seulement les émois mâles qui réunissaient les deux hommes mais une véritable passion qui les voyait s’enflammer en paroles tandis que, à certains moments, leurs robes blanches étaient emportées par les tourbillons terribles d'une ocre poussière.
Parfois aussi, pour ponctuer la joute oratoire qui enflammait l’esprit de Sarcohidès, celui-ci s’agenouillait devant le maître pour rendre un digne hommage à l’inventeur de la maïeutique. Ce dernier devait d’ailleurs réfréner souvent les ardeurs de son jeune disciple qui avait un talent certain pour faire monter la mayonnaise.
Ces mœurs particulières étaient parfaitement normales à l’époque. Mélétos précise bien que ce n’est pas l’amour de Socrates pour des jeunes garçons, ni même la liaison particulière avec le petit Sarcohidès, qui méritaient la mort. Ce n’était en rien une perversion, mais une coutume athénienne des plus nobles entre mâles consentants et bien portants, et même un gage de respect intellectuel de jeunes éphèbes imberbes pour de vieux barbus pétris de sagesse.
Non, ce qui méritait le châtiment suprême était de mettre dans la tête de ces jeunes disciples des idées qui allaient à l’encontre des valeurs de la République et dévoyaient l'esprit citoyen de ces jeunes hommes qui discouraient avec le Maître. Or le petit Sarcohidès était à même de développer et de s’approprier, au-delà de toute mesure, ces leçons de démocratie, de stratégie et de lutte pour le pouvoir qui, chez lui, devenaient les principes moteurs d’un futur Prince autocrate.
Mélétos comprit bien la menace représentée par la clémence accordée à Socrates vis-à-vis d’un tel enseignement. Il était en effet persuadé que ce poison introduit dans certains esprits fragiles ou pervers, et notamment celui du petit Sarcohidès, représentait à terme une menace mortelle pour la démocratie à Athènes comme dans le reste du monde. Déjà, les tyrans prétendument démocratiquement élus (ni les femmes, ni les esclaves, ni les étrangers n’y participaient) commençaient à avoir une effroyable réputation.
Hélas, l’avenir devait donner raison à Mélétos et la condamnation de Socratès ne lui fut qu’une mince consolation, aussi amère que la cigue avalée par le condamné. Il avait vu en Sarcohidès l’émule qui s’emparerait un jour, dans cette vie ou dans une autre, des idées du Maître et les pervertirait à son profit pour enfanter une monstrueuse machine totalitaire...
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