Le célèbre Professeur Muge, plus devin aviné que divin à jeun, avait établi vers 1935 que le Cap Ferret était le centre du monde. Monde pas forcément civilisé, mais c’était déjà une approche sensée pour des gens qui, à l’époque, cherchaient des repères entre le stalinisme encensé et le nazisme insensé : le nombrilisme de l’excellent Muge répondait à cette exigence.
Depuis lors des bobos branchés de partout et des people qui se la jouent esthétique, lyophilisée et parcheminée après moult liftings faciaux et prothèses mammaires ont décidé d’envahir la presqu’ile pendant le mois d’aout et même l’ineffable Johnny aqueux, qui ne boit pas qu'à la fontaine, doit y prendre ses quartiers d’ été en agitant des petits mouchoirs…
Or les premiers pinsons du printemps perchés dans les mimosas en fleurs voient débarquer des hordes d’immigrés venus se mettre à l’abri dans les villas désertées en cette saison par les satrapes parigots et attrape à courir....
Une nuée de migrants venus de Libye sans alibi, des tunisiens en tenue de mamelouks et des Egyptiens d’Alexandrie dégustent des alexandra (deux doigts de lait et trois de rhum versés par une main leste avec un zeste de cannelle) en croisant sur leurs felouques les ancestrales pinasses du Bassin d’Arcachon.
Rejetés de Lampedusa, ils affluent chaque jour sur la presqu’ile, habituellement déserte en cette saison. Ils investissent tous les recoins des fameux 44 hectares, la forêt de pins, les dunes damées par le vent du large et les longues plages de l’Océan.
Cette soudaine animation bigarrée fait les affaires des ostréiculteurs qui trouvent ainsi une main d’œuvre bon marché tandis que les villas occupées par ces nécessiteux n’ont pas le temps de sentir le moisi et sont auréolées de senteurs nouvelles porteuses de toutes les fragrances de l’Orient.
Ainsi, le studio d’enregistrement d’Obispo a été squatté par une troupe de musiciens endiablés en babouches qui enregistrent des disques enflammés pour saluer le combat victorieux de peuples opprimés trop longtemps sur les rivages de la Méditerranée.
D’autres somptueuses villas inoccupées, comme des cabanes plus modestes, sont désormais investies par d'affables arabes en rupture de banc qui déambulent maintenant sur celui d’Arguin en y dégustant les dernières huîtres et les délicieux crabes verts. Dans la nuit printanière du Bassin, près de la Villa algérienne, tchadors et djellabas virevoltent au son langoureux des fifrelins et des tambourins mauresques.
Même l’église désaffectée pendant l’hiver vient de retrouver de nouveaux fidèles qui lui ont donné une nouvelle orientation à la gloire d’Allah. De toutes façons, Dieu y retrouvera les siens ….
Dormez en paix braves gens ! Ceci n’était qu’un rêve, une pure vue de l’esprit d’un canard alangui, ce Piffuitt de la haute Lande, endormi au soleil d'une délicieuse après midi sur l'une de ces merveilleuses plages océanes odorantes mêlant iode et mimosa.
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