Il était une fois, dans la vaste forêt environnant l’airial de Piffuitt, un lapin.
C’était un gentil lapin venu de contrées lointaines. Voici des lunes et des lunes et encore des lunes, il s’était établi dans la région et avait fait ami ami avec le roi des animaux, un grand cerf du sud profond qui dirigeait les animaux de la forêt.
Ensemble ils firent de fructueuses affaires et ce lapin étendit son empire en construisant des pistes, des sentiers, des étangs, des terriers, des termitières, des cavernes et tous les palaces auxquels peuvent rêver toutes les bêtes et dont l’opulence les ravissaient . Il batit même de somptueuses cages à lapins... Il conçut aussi une vaste clairière qui devint un lieu de pèlerinage dans laquelle, une fois l’an, tous se rassemblaient pour communier avec l’esprit de leur antique fondateur.
Ce lapin fut de toutes les aventures qui permirent à tous les autochtones de mieux vivre et d’accéder à la modernité. Ce lapin fut aussi très prolifique puisqu’il eut un nombre incalculable de femmes et, par voie de conséquence, une progéniture nombreuse.
Parmi les mâles l’un d’entre eux, pourtant timoré et classé au 27° rang, se distingua du lot de ses frères aussi soumis que repus par l’opulence dans laquelle leur père les avait plongés. Il rejoua le parcours légendaire, aussi fameux que fantasque, de l’enfant prodigue. Il courut à l’aventure en utilisant sa fortune pour porter aide et assistance aux miséreux du monde entier, aux révoltés luttant pour la bonté
divine et autres causes aux effets obscurs.
Bref, ce lapin s’imposa comme une autorité reconnue par nombre de laissés pour compte dans ce monde en lisière, en forme de jungle impitoyable. Il créa ce qu’il convient d’appeler une diaspora d’un nouveau genre réunissant non les bêtes d’une même espèce mais les bêtes marquées du sceau du mal être, du désespoir et de la révolte. C’étaient en quelque sorte des bêtes en peau de lapin et, justement, ils se reconnurent dans ce lapereau courageux et le désignèrent comme leur chef.
En effet, ce lapin était audacieux, aventureux et généreux. Certes, il mettait sa fortune au profit d’une cause utopique et, comme toutes les utopies, une cause qui conduisit bientôt le monde des bêtes à la tragédie et à d'épouvantables charniers.
Ce fut d’abord un violent incendie de forêt qui détruisit le logis luxueux des animaux les plus replets. Ensuite et par intermittence, ce furent d’autres explosions qui détruisirent les terriers des bêtes les plus exposées aux quatre coins de l’univers des bêtes apeurées.
Ainsi, ce fils prodigue à sa manière, reçut le nom de Ben Lapin tout en étant pourchassé par tous ceux qu’il pourfendait, dont certains le soutenaient en sous-main.
Pendant des années, Ben Lapin résista à cette traque phénoménale engagée par tous ceux qui voulaient sa peau avec des moyens colossaux. Il leur avait filé entre les doigts et il avait disparu comme par magie alors qu’un de ses lieutenants s’évanouit comme par enchantement. Certains racontèrent que ce dernier s'était enfui sur une mobylette. Comment voulez-vous qu’un homard s’immola ainsi et
puisse accomplir un tel prodige ?
A plusieurs reprises Ben Lapin passa pour mort, mais il savait se rappeler au souvenir de ses détracteurs comme de ses contempteurs en signant quelques exploits sanglants. Comme le furet , il n’était jamais là où ses ennemis le croyaient. Les années passèrent, une, deux, trois, cinq et c'est au cours de la dixième année que ....
Mais que sait-on au juste? Mystère et pet de lapin...
Finalement, il fut trahi par l’un des siens et le Grand Satan cassa la baraque quand il le découvrit dans sa tanière où il vivait tranquillement au nez et à la barbe de ceux qui le pourchassaient. Ils s‘empressèrent de se vanter de l’avoir tué mais refusèrent de montrer la moindre preuve: aucune peau de lapin même synthétique ne fut exhibée.
Et c’est ainsi que courent dans la lande et jusqu’aux cimes des plus grands pins, les plus folles rumeurs qui encouragent depuis lors les plus timorés à se révolter et à perpétuer l’esprit de leur idole alors qu’une angoisse incoercible s’empare des bêtes de la forêt. Dans ce monde revenu aux ancestrales terreurs, même les pies s’épient…
Or, pour tous ces laissés pour compte, Ben Lapin est toujours vivant !..
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