C'était la énième réconciliation. Il lui avait donné rendez-vous au Procope, au coeur du Quartier latin.
C'était le plus vieux café parisien rénové dans un coulis de dorures et de lumières tamisées. Pour lui ce n'était pas forcément le bon numéro. Les garçons aussi effarés que zélés s'affairaient sans ailes, comme glissant sur des patins de velours. Les échanges des convives bruissaient au fond des alcôves languissantes...
Il finissait son énième verre quand, enfin, elle arriva. A la fois étincelante, côté Pauline angélique, et détestable, côté l'autre. Pauline et l'autre faisaient la paire. Comme toute pièce a son revers, Pauline avait son Everest à franchir avant d'accéder à l'une. C'était toujours l'autre qui se présentait la première. C'était encore une fois une ascension impossible.
Elle s'assit sans un baiser, dans un souffle exhalant toute la rancoeur du monde. Il décida de l'écouter gémir derrière un sourire nouvellement diamantiné aux éclats d'un blanc ultrabrite qui allait bien avec l'idée qu'il se faisait de la neige: figée dans l'éternité des glaces, parcourue par un yeti en furie qui raclait sa gorge d'un zébrage caverneux.
Apparemment soumis, sobrement empathique, avec sympathie mais sans autre démonstration que quelques borborygmes épars qui remontaient du fond de sa gorge, il l'écoutait par éclipses, se demandant encore à quoi pouvait servir ce rendez-vous galant qui le gavait et dont il connaissait déjà la fin.
Elle s'ébroua dans un rire qui découvrit encore davantage son sourire de carnassier. "Peut-on dire carnassière?" s'inscrusta dans sa tête comme une nouvelle image clignotante qui lui renvoya une quenotte ébréchée au beau milieu de sa dentition new look. C'était l'enfer de Dante qu'elle promettait, ou plutôt un enfer édenté un peu comme l'univers simplet de Vanessa, le paradis en moins.
Il fit semblant de comprendre ce qu'elle disait, mais il était déjà ailleurs. Loin. il revivait le dernier roman à la mode dans les milieux branchés, le sulfureux "Battre Roger".
L'histoire d'un "looser contrarié", disait la pochette. Celle d'un tennisman à la ramasse, "espoir déchu du tennis hexagonal", rajoutait le commentaire d'un éditeur de navets qui n'avait probablement pas lu ce pamphlet néo-bobo, d'un pas si jeune auteur revenu de tout sans jamais être allé bien loin.
Oui, il pensait à cet éternel jeune homme qui crachait dans la soupe alors que le sort allait lui jouer un drôle de tour. Lui aussi, il allait battre un record d'ironie. L'ironie du coquin de sort qui en a marre de se voir insulté par un gamin dégingandé qui geint et regimbe sur son sort. A ce drôle, le drôle de sort dans son rôle a décidé de lui jouer un tour à sa façon.
Il le fit réussir un concours emblématique alors même que sa vie blême était devenue sans espoir. La vie d'un looser dont l'enfance soumise et dorée ne l'avait pas préparé à gagner ses noisettes. Juste après les premiers sélectionnés, il rate le coche, la faute à pas de chance! Foutue société...
Mais non, quelqu'un se désiste, son adresse est retrouvée par des ronds de cuir tannés par les ans et, ô miracle, il est promu illico à la tête d'un empire. Tout de go en ce milieu l'empire des sens s'empare de lui et relègue le pire à mille lieues derrière lui...
Pauline continue à débiter des salades en mangeant la sienne faite d'un tartare de crabe et d'avocat. Il en goûte une bouchée. Insipide. Il repart dans l'épopée de ce Niland ou plutôt de l'auteur qui, en deux ans, se voit au centre d'un tourbillon de strass et de paillettes qu'il vilipendait naguère dans son roman....
"Tu veux goûter?" susurre-t-elle?. Non, fait-il d'un menton ton sur ton. Il connaît déjà le goût âcre de ses partages amoureux. Il préfère faire la moue, l'air de rien en moins. C'est plus sage tandis que son moral à zéro tique au fond de son éros antique. Il n'a même plus envie de l'écouter et se fond dans le héros en toc qu'il évoque dans son imaginaire dont la folle du logis vient de prendre le contrôle absolu.
Pauline débite ses contes à dormir debout pour liquider ses comptes. Il a envie de l'expédier dans un vieux camp de concentration désaffecté pour la vouer aux gémonies, la brûler comme Jeanne et disperser ses cendres le long d'une voie ferrée qui ne mène nulle part, là où le travail rend la liberté. No future.
Elle entame son dessert, des profiterolles au chocolat qu'il a toujours détestées. Elle insiste : elle voudrait les lui faire partager encore et toujours. Il ne luit plus, il s'éteint doucement comme une vieille poule devant son dernier grain de maïs ou une ampoule qui n'en peut mais...
Il se lève. Il traverse la salle comme un zombie sorti tout droit du désert de Gobi. Sans un regard, il la plante là, comme on plante un chou sans chocolat. Pauline est l'autre, la bouche enfarinée, la goule dégoulinant de mêlasse au chocolat chaud engluée dans une glace moins froide que son coeur.
Las, il la laisse là, sa laisse délacée, elle, les ailes coupées comme une femelle en rut qui pousse un rot retentissant. Il franchit la porte sans un contre ut.... A jamais.
Les commentaires récents